DU TOXIQUE AU TRÉSORS : Le chantier des collections du muséum de Blois à l’épreuve des risques croisés [Lettre de l’OCIM]

Crédit : Sebastien BOCOS. Transfert de collections d’un environnement salissant (poussières potentiellement toxiques et zoonose). Ces panneaux, stockés dans les combles du Château de Blois, étaient à l’origine exposés au muséum de Blois lors de sa création.

Dans les combles du château de Blois, chaque tiroir ouvert peut révéler aussi bien un fragment précieux de l’histoire naturelle qu’un danger longtemps ignoré. Inauguré avec la question de la radioactivité, le chantier des collections du muséum de Blois a progressivement mis au jour un ensemble de problématiques de risques croisés, chimiques, biologiques, ionisants et physiques, inhérents aux collections de sciences naturelles anciennes. À travers le retour d’expérience de ce chantier, l’établissement interroge une évidence encore trop peu partagée : protéger le patrimoine suppose aussi protéger celles et ceux qui le manipulent.


UNE COLLECTION DÉPLACÉE, UNE MÉMOIRE FRAGMENTÉE

Créé à la fin du XIXe siècle par la Société d’histoire naturelle de Loir-et-Cher, le muséum de Blois s’est constitué dans un contexte de diffusion des sciences naturelles et d’appui à l’enseignement. Devenues municipales, les collections quittèrent, à partir de 1910, le Château de Blois pour l’évê­ché, suivant ainsi les nécessités changeantes des hommes et des administrations.

La Seconde Guerre mondiale vient rompre bruta­lement l’ordre établi. En juin 1940, les bombar­dements s’abattent sur Blois. L’hôtel de ville est détruit et les services municipaux, chassés de leurs murs, trouvent refuge à l’évêché. Les collections du muséum sont mises en caisse et reléguées au Château, sous les combles de l’aile Gaston d’Or­léans, où elles resteront pendant plus de 40 ans.

L’aile Gaston d’Orléans restaurée trente ans aupa­ravant, n’en demeure pas moins un lieu impropre à la conservation, livrée aux courants d’air, à l’humi­dité, au chaud et au froid. La mémoire des spécimens s’altère, les registres manquent, les indications se perdent. Des ensembles, peu à peu, cessent d’être des ensembles. Aux silences des papiers s’ajoutent les atteintes du temps : matières dégradées, spéci­mens détruits, pièces disparues.

Le travail entrepris ces dernières années ne se réduit point à dresser un inventaire. Il s’agit de retrouver, sous la poussière, les traces d’une his­toire rompue et dispersée. Dans ces collections, le danger ne vient pas seulement de ce que l’on conserve. Il vient aussi de ce que les objets ont tra­versé, des soins qu’on leur donnait autrefois sans toujours les inscrire, des poisons répandus contre les insectes, des meubles déplacés, réemployés, des spécimens mêlés les uns aux autres.

À Blois, comme dans bien d’autres collections d’histoire naturelle, cette accumulation d’usages, de déplacements et d’oublis rend le risque incer­tain, presque sournois. Il ne se montre pas toujours. Il se cache dans la poussière, dans les matières qui s’effritent, dans un tiroir sans étiquette, dans une caisse d’apparence ordinaire. La mémoire des traitements s’est perdue. Un tiroir qui recevait jadis des animaux naturalisés, peut-être impré­gnés de substances toxiques, contient aujourd’hui d’autres objets. Une caisse quelconque peut gar­der, au fond de ses fibres ou dans ses recoins, des résidus dont nul ne sait la nature. L’incertitude demeure, constante. Elle complique aussi ce que l’on peut dire de l’exposition passée des agents. Qui a touché quoi ? Quand ? Dans quelles conditions ? Avec quelles précautions, ou sans précaution aucune ? Le chantier doit donc avancer avec cette menace double : une toxicité présente, que l’on constate parfois, et une toxicité héritée, que l’on devine, que l’on suppose, mais qu’il faut toujours prendre en compte. Derrière chaque tiroir ouvert, ce n’est pas seulement un objet que l’on retrouve. C’est toute une histoire de conservation qui repa­raît, avec ses pratiques, ses lacunes, ses silences, et, parmi ses héritages les plus discrets, cette toxi­cité que pour elle le temps n’a pas effacée.

Crédit : Carbon42. Étagères avec tiroirs, cartons, cagettes contenant des collections de géologie. Les morceaux de papier suspendus indiquent l’adressage temporaire avant mise en bac dans le cadre de la nouvelle cartographie du chantier des collections.

 

UN CHANTIER POUR REPRENDRE LA MAIN SUR LES COLLECTIONS

 

Le chantier ne porte pas sur les collections visibles du muséum, celles que le public découvre dans les espaces d’exposition. Il concerne des collections d’histoire naturelle conservées dans les combles du château royal, classé monument historique depuis 1845 (à 200 m du bâtiment actuel du muséum). Fossiles, minéraux, spécimens zoologiques, élé­ments ostéologiques ou objets hétérogènes y com­posent un ensemble patrimonial à la fois riche, fragile et difficile à appréhender.

Anne-Laure Boukef, référente pour les collections, raconte que lorsqu’elle découvre les collections conservées dans les combles du château, elle part presque de zéro, sans inventaire complet, avec un classement partiel, des meubles remplis, des caisses parfois jamais rouvertes depuis des décennies. Avec l’aide d’un stagiaire, elle engage une première car­tographie des lieux, tiroir par tiroir, afin d’estimer les volumes et les typologies d’objets. Ils y passent beaucoup de temps, y compris sous la neige, lorsque les flocons pénètrent sous la charpente. Ce premier repérage permet de sensibiliser la hiérarchie à la hauteur de la tâche : « Il y a là, un gros travail d’in­ventaire et de conservation à mener, des collections qui risquent de s’abîmer, mais aussi certainement des choses très importantes qui sont encore inconnues. »

Crédit : Carbon42.  Ancienne vitrine d’exposition, datant de la création du muséum de Blois, recyclée en armoire accueillant des produits chimiques. Elle illustre la perte de mémoire de l’usage des produits stockés, dont la plupart n’ont pas d’information associée.

 

Avant d’être un chantier d’intervention, le projet a d’abord été un chantier de connaissance. Cette pre­mière phase de repérage, engagée en 2018, a permis d’estimer les volumes et de mesurer l’ampleur de la tâche. En 2021, HBconservation et Anne-Laure retournent affiner les premières estimations de 2018, ce qui ouvre la voie au chantier en 2022. Car l’enjeu initial est simple en apparence, mais consi­dérable dans les faits : savoir ce qui est conservé, où et dans quel état. Anne-Laure Boukef le précise en ces termes : « Je répare encore les dégâts de la Seconde Guerre mondiale. »

 

Depuis 2022, chaque année l’équipe de HBconservation intervient une vingtaine de jours. Le chan­tier des collections a progressivement mis en place une chaîne opératoire structurée. Chaque lot est observé, photographié, inventorié, localisé, puis reconditionné. Le travail associe également un dépoussiérage sommaire, lorsque l’état des objets et les conditions de sécurité le permettent, ainsi qu’un adressage précis destiné à rendre les collec­tions à nouveau mobilisables. À travers ces opéra­tions, il ne s’agit donc pas seulement de « ranger » des collections, mais de les faire entrer dans un système de gestion : leur attribuer une place, une identité documentaire, un état sanitaire, et surtout identifier un niveau de vigilance.

 

C’est là que la question des collections toxiques transforme profondément le chantier. Elle n’est pas un sujet ajouté, une précaution marginale. Elle irrigue le travail tout entier. Avant d’ouvrir un tiroir, avant de soulever une caisse, avant de tou­cher un spécimen, il faut admettre la possibilité du danger : radioactivité, amiante, arsenic, mercure, plomb, biocides, poussières contaminées, matières pulvérulentes, risques biologiques nés des mau­vaises conditions de stockage. Cette incertitude impose une autre manière d’agir. Le geste patrimo­nial ne peut plus obéir seulement à l’intérêt scien­tifique ou documentaire de l’objet ou du spécimen. Il commence par une question plus humaine : qui va toucher ? Dans quel ordre faut-il procéder ? La toxicité devient une donnée du chantier au même titre que l’état de conservation ou la localisation. Elle entre dans les fiches, dans les protocoles.

 

Il est huit heures trente lorsque l’équipe franchit les portes du château. Dans les combles, le chan­tier reprend. Les lieux sont connus à présent. Voilà cinq ans que l’on avance là-haut, lot après lot, au milieu des collections longtemps soustraites aux regards. Ce matin-là, une nouvelle venue accom­pagne l’équipe d’HBconservation. Kim découvre les lieux et, avant de manipuler les collections, on lui transmet les règles. On lui présente le plan de prévention. On explique les étapes, on répartit les rôles. Le passage par le vestiaire intermédiaire est obligatoire. C’est là que chacun enfile sa blouse, ajuste son masque, met ses gants, et se prépare à entrer dans la zone de travail. Ici, rien ne se touche à mains nues. Les vêtements portés dans cet espace n’en sortent pas ; ils demeurent cantonnés au ves­tiaire, afin que la poussière, les fibres, les rési­dus invisibles ne voyagent pas avec les corps. À la sortie, la prudence continue. On retire la blouse, puis le masque, on se lave les mains, et on les lave encore une fois dans l’espace de pause. Tout est nécessaire.

 

Aujourd’hui l’objectif est de tenir le rythme de 250 objets à la journée. On sort, on pèse, on mesure, on photographie, on dicte, on emballe, et on recom­mence. Pas simple de se faire entendre avec le masque, il faut articuler avec insistance et parler suffisamment fort. Rester concentré pour limiter les erreurs. Être prudent dans la manipulation, ne pas abîmer, ne pas se perdre dans la liste.

Soudain, un doute.

 

UNE PIÈCE SUSPECTE ET UN RISQUE CONFIRMÉ

 

L’objet attire d’abord l’attention par son aspect altéré. Sa surface oxydée, marquée par des traces évoquant la rouille ou le soufre, conduit Thierry Oudoire, conservateur et géologue qui travaille dans l’équipe de d’Hbonservation, à l’isoler (au vu de la densité estimée, c’est possiblement une galène, du sulfure de plomb) avant toute manipu­lation plus poussée.

 

Rien, à ce stade, ne permet d’affirmer la nature exacte du danger ; mais l’incertitude suffit à écar­ter le spécimen. On appelle Hugo Bordet, seul pro­fessionnel sur le chantier habilité à mesurer un risque de rayonnement. La mesure est réalisée au contact avec un radiamètre, et le résultat confirme la vigilance initiale. La pièce présente une radioac­tivité supérieure au bruit de fond attendu. Le risque n’était donc pas seulement chimique ou lié à la dégradation matérielle de l’échantillon ; il était aussi ionisant. Ce cas illustre la difficulté : un même objet peut cumuler plusieurs dangers, sans que ceux-ci soient immédiatement visibles ni signalés par une étiquette. L’échantillon est alors mis à part, identifié comme sensible et reconditionné avec les précisions (4,60 μSv/h au contact, 0,53 μSv/h à 10 cm et la norme à respecter est de 0,50 μSv/h corps entier à l’année).

Crédit : Olivier Lhemann. Chaîne de traitement des collections dans une zone dégagée de la réserve située dans les combles du Château de Blois.



LA RADIOACTIVITÉ COMME PORTE D’ENTRÉE

 

C’est par la présence de l’autunite, ce miné­ral chargé d’uranium que le Muséum ne savait, alors, ni mesurer, ni maîtriser, que s’est imposée, peu à peu, une interrogation plus vaste. La simple inquiétude devant quelques pièces déjà repérées a mené à un chantier d’une autre ampleur. Les pre­miers questionnements soulevés par Anne-Laure Boukef, la poussent à chercher la compétence nécessaire, celle qui permettrait d’effectuer enfin une mesure précise du risque jusque-là pressenti plus que connu. Très vite, la radioactivité dépasse cependant le seul cas de l’autunite. Elle devient un révélateur. Si certains échantillons identi­fiés peuvent présenter un risque ionisant, qu’en est-il des collections non inventoriées, des tiroirs jamais ouverts, des lots mélangés ou des spéci­mens dépourvus d’étiquettes ? Cette entrée par le risque radioactif conduit ainsi l’équipe à changer d’échelle. Elle devient un révélateur : « Si j’ai de l’uranium, j’ai peut-être autre chose. »

 

Ce changement de regard est décisif. Comme le dit Thierry Oudoire, « une fois que tu sais qu’il peut y avoir un danger comme la radioactivité, cela change le regard que tu portes sur toute la collec­tion ». La radioactivité agit comme un seuil, elle rend visible la nécessité de penser non seulement l’objet, mais aussi les conditions de manipula­tion, de stockage, d’exposition et de circulation des personnes.

 

Les premiers relevés permettent d’estimer le volume global du fonds de collections à traiter : environ 33 000 lots à convertir en bacs Europe, avec une projection budgétaire et temporelle. Le chantier devient une intervention structurée, dans laquelle chaque lot doit être observé, qualifié, documenté et manipulé selon des conditions adaptées. La décou­verte de radioactivité a joué le rôle d’un signal faible devenu structurant. Non parce qu’elle aurait constitué le risque unique ou majoritaire, mais parce qu’elle a rendu visible la nécessité de quali­fier les dangers avant toute manipulation massive. À Blois, elle marque le passage d’une logique cen­trée sur l’objet à une logique de chaîne opératoire.

Crédit : Sébastien Bocos. Mesure de radioactivité sur un échantillon pétrographique (roche uranifère) avec un radiamètre.

Crédit : Charles Bayonne Studio. Cinq cartouches de petit calibre datant de la Seconde Guerre mondiale découvertes au milieu des collections de minéralogie. Ces munitions ont été remises au commissariat de police pour mise en sécurité et destruction.

Crédit : Sébastien Bocos. Dépoussiérage d’une taxidermie avec matériel et EPI dédiées. Les poussières peuvent notamment présenter des traces d’arsenic.

 

DU RISQUE IDENTIFIÉ AUX RISQUES CROISÉS : LE RISQUE COMME MÉTHODE DE LECTURE

 

La radioactivité a ouvert le chantier en lui don­nant une urgence concrète. Mais elle n’en constitue pas le centre unique. Cette prise en compte n’aurait toutefois pas été possible sans un appui institution­nel. Anne-Laure Boukef rappelle avoir sensibilisé sa hiérarchie et la Ville de Blois dès 2016, à travers un rapport sur les risques potentiels dans les collec­tions. Le service Hygiène et Sécurité s’était alors saisi du dossier, avec l’intervention de la CARSAT (Caisse d’Assurance Retraite et de la Santé au Travail), des prélèvements, puis une restitution associant la méde­cine du travail, la hiérarchie et les services concernés. « Donc déjà, cela était acté : oui, les collections pouvaient être toxiques », souligne-t-elle. Lorsque les risques biologiques et chimiques des combles du château sont à leur tour mis en évidence, le sujet est donc pris au sérieux : achat d’un aspirateur Très Haute Efficacité (THE), financement d’opérations spécia­lisées, recours à des compétences extérieures. Pour la responsable, cet accompagnement a été détermi­nant : « J’ai de la chance d’avoir été plutôt bien entendue sur ce dossier. »

 

Pour Anne-Laure Boukef et l’équipe d’HBconser­vation, le véritable sujet n’est pas de traiter un danger isolé, aussi identifiable soit-il, mais d’ap­prendre à travailler dans un environnement où les risques se superposent, se combinent et parfois se dissimulent les uns derrière les autres. Hugo Bordet le formule sans détour : « Il n’y a pas un risque majeur par rapport aux autres. Ce sont des risques croisés. » Le problème n’est pas seulement de savoir si tel échantillon est radioactif, si tel tiroir contient de l’amiante ou si telle taxidermie a été traitée à l’arsenic. Le problème est de considérer que plu­sieurs dangers peuvent coexister dans un même meuble, un même lot, parfois un même objet, sans être immédiatement visibles.

 

Ce constat modifie profondément l’organisation du travail. Les collections doivent être lues à travers leurs conditions possibles d’exposition : exposi­tion des agents aux poussières, aux résidus de trai­tements anciens, aux matériaux pulvérulents, aux rayonnements ionisants, aux risques biologiques ou encore aux risques mécaniques liés à la masse des pièces.

 

À ces risques liés aux spécimens s’ajoute ceux du lieu de conservation lui-même. Les combles du châ­teau ne sont pas une réserve conçue pour accueillir durablement des collections d’histoire naturelle. Anne-Laure Boukef précise que le problème ne tient pas seulement aux toxiques, mais aussi à un environnement dégradé et difficile à maîtriser. Les collections ont longtemps cohabité avec des rongeurs, oiseaux et chauves-souris. « Tout était recouvert d’urines de rongeurs », explique-t-elle, on a retrouvé aussi des excréments, des cadavres de pipistrelles et de pigeons. À cela s’ajoutent les courants d’air, qui remettent les poussières en suspension et favorisent leur circulation dans tout l’espace : « Joyeux mélange de toxicité. » Le risque naît aussi des conditions de stockage, de la pous­sière accumulée, des contaminations biologiques possibles et de la capacité du bâtiment à contenir ou au contraire à diffuser ces polluants.

 

Dans les collections géologiques, certains risques sont relativement attendus : uranium, autunite, rayonnements ionisants. Mais d’autres le sont moins. Les sulfures, l’arsenic, le plomb, le mercure, le cinabre, l’amiante ou encore les pyrites en désa­grégation imposent une vigilance qui dépasse lar­gement la seule question radioactive. Hugo Bordet explique ainsi que son regard s’est affiné au fil du chantier : « Ah, cette roche-là, elle peut être un sul­fure d’arsenic, elle peut être un sulfure de mercure, du cinabre. » À mesure que les compétences pro­gressent, la grille de lecture du chantier s’enrichit elle aussi : une colonne « toxicité » est ajoutée, puis précisée selon la nature du risque chimique, ionisant, voire explosif lorsque 5 cartouches de petit calibre datant de la Seconde Guerre mondiale sont décou­vertes au milieu des collections de minéralogie.

 

Mais l’enjeu ne concerne pas seulement la géologie. Dans les collections zoologiques, les taxidermies, les montages ostéologiques, portent eux aussi une histoire chimique. Beaucoup ont pu être traités avec des insecticides ou biocides aujourd’hui identifiés comme dangereux : lindane, DDT, arsenic, savon de Bécoeur. À cela s’ajoutent les poussières, les rési­dus de produits, les contaminations possibles des meubles. Hugo Bordet résume l’ampleur du pro­blème en soulignant qu’à Blois, on retrouve « à peu près tous les risques que l’on peut trouver dans les col­lections de sciences naturelles ».

 

C’est là que le chantier de Blois devient particuliè­rement emblématique. Il ne donne pas à voir une collection dangereuse parce qu’elle contiendrait quelques objets particuliers. Il montre une situa­tion plus ordinaire, mais plus difficile à maîtriser, celle de collections anciennes, composites, dépla­cées, partiellement documentées, conservées dans des meubles ayant changé d’usage et dans des conditionnements hétérogènes. Anne-Laure Boukef le rappelle : « On ne sait pas toujours ce qui a été mis dans les meubles. » Certaines découvertes, amiante dans des tiroirs, autunite pulvérulente, objets mélan­gés sans conditionnement spécifique, illustrent par­faitement cette incertitude permanente.

 

La difficulté tient donc moins à l’identification ponc­tuelle d’un toxique qu’à l’impossibilité de présumer l’innocuité d’un ensemble. Dans un chantier de cette nature, le doute n’est pas une faiblesse de la méthode, il en devient le principe. C’est parce que les risques sont croisés que toutes les collections passent par une première lecture experte, en amont de la chaîne de manipulation. Hugo Bordet décrit cette organisa­tion comme une façon de transformer la surprise ini­tiale en information pour les opérateurs : « Ce que je découvre à l’ouverture d’un tiroir ne doit pas devenir une surprise pour celles et ceux qui vont le manipuler. »

 

À ce titre, ce travail sur les collections invite à dépla­cer la définition même du chantier de collections toxiques. Le risque n’est plus une rubrique ajou­tée à l’inventaire ; il devient une manière de lire la collection, d’organiser le travail et de protéger les personnes.

UN PETIT MUSÉUM FACE AU COÛT DE LA PRÉVENTION

 

Le chantier des collections du muséum de Blois ne s’est pas ouvert grâce à une enveloppe globale acquise dès le départ. Il s’est construit par étapes, au fil de demandes de financement successives qu’il a fallu justifier et défendre année après année. Cette progression dit beaucoup de la difficulté à faire financer ces opérations pourtant essentielles.

 

Le coût par année d’une campagne dépasse le budget de fonctionnement annuel du muséum. Cette enveloppe financière dit à elle seule le changement d’échelle qu’il a fallu faire accepter. Autrement dit, pour un petit établissement comme celui du Muséum de Blois, engager ce chantier ne revient pas à absorber une dépense supplémentaire dans le fonctionnement courant. C’est un choix politique, des arbitrages, des soutiens et une reconnaissance explicite de la nécessité d’agir.

 

Cette dynamique doit beaucoup à l’engagement d’Anne-Laure qui a porté le dossier dans la durée. C’est elle qui, dès les premiers constats, alerte sa hiérarchie, documente l’état des fonds, identifie les risques potentiels et défend la nécessité d’un chantier structuré. Dans un contexte aux moyens limités, son rôle a consisté aussi à traduire des besoins techniques, sanitaires et patrimoniaux en arguments audibles pour les décideurs.

Pour l’établissement cet enjeu est d’autant plus important que la valeur patrimoniale des collections reste parfois à démontrer, précisément parce qu’elles ne sont pas encore inventoriées. C’est la quadrature du cercle : comment obtenir des moyens pour des collections dont l’intérêt ne pourra être pleinement argumenté qu’une fois le chantier engagé ? L’inventaire ne permet pas seulement de traiter les collections, progressivement il produit les preuves de son importance.

 

La première aide provient de la subvention pour la numérisation et la valorisation des collections du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace couvrant 70 % de l’opération. Ce soutien initial ne s’est pas prolongé. La DRAC a par la suite accompagné le chantier à hauteur de 50 %. Maintenir la continuité du chantier demeure fragile car chaque année, nécessite de reconduire la demande de financement, sans garantie. Il faut reformuler les besoins, rendre compte de l’avancement et convaincre que la prévention n’est pas un coût annexe.

Un petit établissement peut donc réussir à porter un chantier ambitieux lorsque la persévérance rencontre des relais institutionnels. Les collections toxiques ou potentiellement toxiques ne condamnent donc pas les petits muséums à l’inaction. Elles obligent au contraire à rendre visibles les besoins, à hiérarchiser les urgences et à faire reconnaître que la prévention a un coût, mais que ce coût est celui d’une responsabilité partagée envers les collections comme envers celles et ceux qui les manipulent. I. N.

 

DÉPLACER LE PARADIGME DE L’OBJET VERS L’HUMAIN

Crédit : Sébastien Bocos. Régisseur équipé d’un masque à ventilation assistée intervenant sur la mise en sachet d’échantillons géologiques. Il s’agit de garder dans un même espace l’échantillon et la documentation (étiquette, numéro d’inventaire), tout en évitant la dispersion de poussières potentiellement toxiques.

 

« Il faut changer son logiciel de travail. » C’est ainsi que Thierry Oudoire résume le travail sur le chantier et précise que c’est ainsi que devrait être appréhen­der plus largement le travail sur les collections qui contiennent des risques. En l’occurrence presque toutes les collections naturalistes : « Il ne faut plus considérer comme seule priorité la conservation de l’objet, mais aussi la conservation de l’humain qui va travailler sur l’objet. »

Crédit : Olivier Lhemann. Thierry Oudoire, géologue et conservateur du Patrimoine, cherchant à décrypter une étiquette peu lisible écrite à la plume sur un échantillon zoologique (crustacé).

 

Dans les collections patrimoniales et plus encore dans les collections naturalistes, le danger peut être connu, documenté, parfois même assumé : un minéral radioactif, une taxidermie traitée, un fluide ancien. Mais le risque, lui, dépend de l’ex­position. Tant qu’un objet dangereux n’est pas manipulé, respiré, déplacé, percé, dépoussiéré ou laissé dans une atmosphère contaminante, le dan­ger reste contenu. « Le danger est là, mais il n’y a plus de risque », explique ainsi Thierry Oudoire à propos d’objets radioactifs isolés dans une salle fermée.

 

À Blois, cette distinction entre danger et exposi­tion structure concrètement la chaîne de travail. Comme le rappelle Hugo Bordet, « pour pouvoir faire notre métier, il faut que cette partie-là soit bor­née et comprise ». Autrement dit, l’inventaire, ou le reconditionnement ne peuvent avoir lieu qu’à condition que le cadre de prévention soit posé en amont. Cependant obtenir un plan de prévention ne relève pas d’une simple formalité administrative. Anne-Laure Boukef témoigne de l’insistance et de la détermination dont il a fallu faire preuve pour faire reconnaître cette nécessité. Et du temps pris pour alerter, documenter les risques, convaincre les interlocuteurs, revenir sur les consignes, expliquer et réexpliquer pourquoi ces espaces ne pouvaient plus être traversés ou utilisés comme auparavant.

 

La difficulté tient aussi au statut du château. Les collections du muséum sont conservées dans un bâtiment partagé où circulent d’autres agents, d’autres services, d’autres habitudes de travail. Même lorsque l’équipe du muséum est sensibili­sée, équipée et formée, la maîtrise du risque reste incomplète si l’ensemble des personnes suscep­tibles d’entrer dans les combles n’intègre pas les mêmes règles. Anne-Laure Boukef évoque ainsi un travail de pédagogie constant, qui se heurte à une forme d’inertie institutionnelle celle bien connue du « on a toujours fait comme ça ».

 

Dans ce contexte, le plan de prévention devient bien plus qu’un document réglementaire. Il marque une conquête progressive d’un droit à tra­vailler autrement, à refuser certaines pratiques, à rappeler que la protection des personnes n’est pas négociable. À Blois, cette culture de prévention a dû être construite, défendue et réaffirmée pour que le chantier puisse se dérouler dans des conditions compatibles avec les risques identifiés. Parce que cette organisation modifie la hiérarchie habituelle des opérations. Sur ce chantier, on ne commence pas par identifier l’objet pour s’interroger ensuite sur le risque. On commence par admettre que, faute de connaître précisément l’ensemble des dan­gers, il faut se protéger au maximum. Ce préalable dit Hugo Bordet permet ensuite de travailler plus sereinement, « sans avoir la boule au ventre », parce que le risque est intégré à la méthode.

 

La santé au travail devient alors une condition de la conservation, et non une contrainte extérieure. Porter des gants, changer de chaussures, ne pas sortir de la zone avec les vêtements de chantier, isoler une pièce suspecte, demander une mesure avant manipulation, tous ces gestes ne ralentissent pas seulement le chantier, ils le rendent possible. Ils évitent que le traitement des collections ne pro­duise de nouvelles expositions, pour les agents du muséum, les prestataires, les stagiaires ou les per­sonnels d’autres services amenés à circuler dans les lieux.

 

Le chantier révèle aussi une limite plus large de la formation aux métiers patrimoniaux. La culture de prévention n’est pas toujours intégrée aux parcours professionnels des conservateurs, régisseurs, res­taurateurs ou responsables de collections. Thierry Oudoire pointe cette lacune : « dans les formations que j’ai suivies, on n’a jamais vu de Code du travail ou de Code de santé publique. » Or, travailler dans un musée, a fortiori dans un établissement rece­vant du public et conservant des collections poten­tiellement toxiques, suppose aussi de connaître les seuils, les obligations, les responsabilités et les conditions d’arrêt ou de restriction d’une activité.

 

La prévention ne peut pas reposer uniquement sur la bonne volonté individuelle, elle engage l’institu­tion. Anne-Laure Boukef souligne que l’équipe du muséum est sensibilisée, que les collections ne sont pas manipulées sans EPI. Mais elle rappelle aussi toute la difficulté d’exercer dans un lieu partagé : « Certains agents extérieurs au chantier peuvent encore pénétrer dans les espaces sans être équipés ou pleine­ment conscients des risques. »

 

Ce décalage montre que la prévention ne peut pas être pensée seulement à l’échelle d’une équipe. Elle doit s’étendre à tous les usagers du lieu : agents de sécurité, personnels de ménage, techniciens, visi­teurs professionnels, stagiaires ou prestataires. Dans un espace où les poussières, les toxiques anciens, les contaminations biologiques et les matériaux dégradés peuvent circuler, la maîtrise du risque dépend autant des procédures que de leur appropriation collective.

 

C’est pourquoi le chantier du muséum de Blois dépasse le seul cas des collections toxiques. Il inter­roge un impensé professionnel : la protection des agents n’est pas concurrente de la conservation des objets ; elle en devient la condition éthique, régle­mentaire et pratique. Cette attention portée aux personnes ne relève pas seulement d’une évolu­tion déontologique ou d’une amélioration métho­dologique des chantiers de collections. Elle s’inscrit aussi dans un cadre réglementaire. Dès lors qu’un personnel intervient dans une réserve ou un espace de stockage, la question des collections toxiques rejoint celle de la santé au travail. Cette réglemen­tation rappelle que la réserve n’est pas seulement un espace patrimonial, c’est aussi un lieu de travail, soumis à des obligations de prévention.

L’employeur est garant de la sécurité des agents. À ce titre, les risques liés aux collections, chimiques, biologiques, ionisants, mécaniques ou liés aux conditions du bâtiment, doivent pouvoir être identifiés, évalués et intégrés aux outils de préven­tion : document unique d’évaluation des risques professionnels, plan de prévention en cas d’inter­vention extérieure, fiches de poste, consignes d’ac­cès, mesures de protection collectives, équipements de protection individuelle, protocoles de manipula­tion et modalités d’alerte.

Crédit : Sébastien Bocos. Sachets d’échantillons ouverts avant leur traitement sur la chaîne de travail. On distingue, entre les sachets, des poussières et des résidus d’échantillons potentiellement toxiques.

 

Ce chantier montre concrètement l’importance de cette articulation. Le recours au service Hygiène et Sécurité, à la médecine du travail, à la Caisse d’assurance retraite et de la santé au travail 1, aux prestataires spécialisés et aux équipements adap­tés ne constitue pas un simple accompagnement technique. Il permet de faire reconnaître les col­lections toxiques comme un sujet de travail à part entière, engageant la responsabilité de l’institution qui autorise à poser des limites, à différer certaines manipulations, à isoler des objets, à conditionner autrement, à restreindre des accès ou à rappeler que le droit de retrait n’est pas incompatible avec les missions patrimoniales lorsque les conditions de sécurité ne sont pas réunies.

 

GOUVERNANCE ET MOYENS : FAIRE RECONNAÎTRE LA VALEUR DE L’EMBARRAS

Crédit : Isabel Nottaris. Barrière limitant l’accès aux personnes extérieures au chantier des collections.

 

Anne-Laure Boukef souligne aussi combien le rat­tachement administratif du muséum a joué un rôle décisif dans la reconnaissance du problème. Avant 2020, l’établissement dépendait de la direction des affaires culturelles, où les enjeux liés aux collections toxiques, aux réserves et à la prévention des risques peinaient à trouver leur place. Non seulement parce qu’ils sont peu visibles du public, difficiles à valori­ser et coûteux à traiter, mais aussi parce qu’ils sont profondément dérangeants.

 

Parler de collections toxiques, c’est en effet dépla­cer le regard porté sur le patrimoine. Ce n’est plus seulement évoquer des objets à conserver, à étudier ou à exposer, c’est reconnaître que ces mêmes objets peuvent exposer les agents à des risques. C’est aussi admettre que des espaces de conservation peuvent être inadaptés. Autrement dit, le sujet oblige l’ins­titution à regarder ce qui reste souvent relégué hors du récit muséal, les réserves, les conditions de tra­vail, les manques, les risques invisibles.

 

Dans une logique strictement culturelle, ces ques­tions peuvent apparaître comme des dossiers embarrassants, pas très valorisants. Il est plus confortable de les laisser dans l’ombre plutôt que d’éclairer les besoins de diagnostic, d’équipe­ment, de formation, de conditionnement, voire de réorganisation des accès et des espaces. Ces ques­tions engagent la responsabilité de l’employeur et reconnaître la toxicité potentielle de ses collections revient donc à admettre que cela dépasse la conser­vation pour toucher à la gouvernance, aux moyens financiers, au droit du travail et à l’image même du musée.

 

Le passage du muséum sous le pavillon de la Transition écologique en 2021, au sein d’un service consacré à la biodiversité et au patrimoine natu­rel, a changé les conditions d’écoute. Les interlo­cuteurs administratifs et hiérarchiques disposent d’une culture scientifique plus proche de celle du muséum : botanique, géologie, sciences naturelles, gestion du vivant et des milieux. Cette sensibilité commune permet de mieux comprendre la nature des collections, leur intérêt scientifique, mais aussi les risques spécifiques qu’elles peuvent présenter.

 

Ce changement de rattachement ne règle pas tout, mais il facilite la traduction du problème dans un langage institutionnel audible. Les collections ne sont plus seulement perçues comme un stock patri­monial encombrant, conservé hors exposition, elles deviennent un enjeu de biodiversité, d’histoire des sciences, de patrimoine naturel, de santé au tra­vail et de responsabilité publique. Pour Anne-Laure Boukef, cette évolution a été déterminante dans le déblocage des dossiers, l’obtention de budgets et le soutien apporté au chantier.

 

La problématique à faire ressortir est donc la sui­vante : la gestion des collections toxiques dépend aussi de la capacité d’une institution à reconnaître la nature spécifique de ses collections et à les ratta­cher aux bons registres de décision. Le risque peut devenir prioritaire lorsqu’il est compris comme un enjeu transversal, à la fois scientifique, patrimonial, sanitaire et réglementaire.

 

Le cas du muséum de Blois démontre que la pré­vention ne se joue pas seulement dans les réserves mais aussi dans les organigrammes, les arbitrages budgétaires et la culture professionnelle des déci­deurs. Pour qu’un chantier de collections toxiques puisse avancer, il ne suffit pas d’identifier les dan­gers, encore faut-il que l’institution dispose des relais capables de les entendre, de les porter et de les financer.

 

DE DEUX PLACARDS À UN CHANTIER DE MÉMOIRE *

 

La Société d’histoire naturelle de Loir-et-Cher a décidé, dans le contexte des Lois Jules Ferry de 1880, de rassembler des collections de sciences naturelles afin d’aider les enseignants dans l’apprentissage de cette discipline, pour eux-mêmes et pour leurs élèves. Les collections de la Société d’histoire naturelle de Loir-et-Cher remplissaient deux placards en 1880. Très vite, les collections s’enrichissent grâce aux dons des membres, de familles locales comme les Vibraye, mais aussi du Muséum national d’Histoire naturelle. Né dans ce sillage en 1903, le Muséum de Blois s’est construit autour d’une ambition pédagogique, l’ouverture officielle au public a lieu le 31 mai 1903, dans trois salles du château de Blois.

 

Le développement se poursuit au point que le château devient trop étroit. Les collections sont alors transférées dans l’ancien évêché, où le Muséum d’histoire naturelle et d’archéologie est inauguré en 1922. Il occupe alors dix puis douze salles, et ses collections sont estimées à environ 250 000 spécimens. La Seconde Guerre mondiale marque cependant une rupture brutale : déménagements d’urgence, dispersion des ensembles, conditions de conservation précaires et perte de documentation fragilisent durablement ce patrimoine. Après plusieurs décennies d’existence suspendue, le muséum rouvre finalement au public en 1984, rue des Jacobins.

 

Le chantier des collections engagé aujourd’hui s’inscrit dans cette histoire longue et mouvementée. Inventorier, récoler, marquer et documenter les objets ne relève pas seulement d’une exigence réglementaire, il prolonge cette histoire en préservant la mémoire du muséum et celles des naturalistes qui l’ont façonné. I. N.

 

* D’après BOUKEF A.-L., Histoire du Muséum d’histoire naturelle de la ville de Blois, Symbioses, nouvelle série, no 41, revue du REMUCE — Réseau des muséums en Centre-Val de Loire, 2026, p. 55-62.




INVENTORIER POUR SÉCURISER ET POUR DÉCOUVRIR

 

La toxicité ne disqualifie pas l’objet patrimonial. C’est tout l’enjeu du chantier, ne pas réduire les collections à un problème sanitaire dont il faudrait se débarrasser. Car inventorier, ici, ne consiste pas seulement à isoler des objets dangereux ou à reconditionner des lots sensibles. C’est aussi ouvrir des caisses, reconstituer des ensembles dispersés, retrouver des provenances, reconnaître des séries, faire apparaître des noms de collecteurs et redon­ner une cohérence à des collections longtemps res­tées dans l’ombre. Le chantier révèle ainsi que la gestion du risque peut aller de pair avec une véri­table redécouverte patrimoniale.

 

L’exemple de l’autunite, qui a déclenché les pre­miers questionnements au Muséum de Blois est particulièrement éclairant. Au début de sa prise de poste, Anne-Laure Boukef découvre dans les réserves deux gros blocs d’autunite, d’environ deux kilos chacun, conservés en sachet. Sans sensibili­sation préalable à la toxicité potentielle des collec­tions, elle soulève le couvercle, sans gant ni masque, manipule les sachets, remarque qu’ils sont déchirés et poussiéreux. Ce n’est qu’en se formant ensuite à la question des collections radioactives qu’elle mesure la portée de cette exposition involontaire et commence à corriger les pratiques.

 

La suite de l’histoire dit beaucoup des ambiguï­tés qui entourent les collections toxiques. Alerté de la présence d’autunite, le référent hygiène et sécurité de la collectivité engage d’abord une pro­cédure d’élimination des déchets. Anne-Laure Boukef y met un coup d’arrêt. Ces roches ne sont pas de simples déchets dangereux, mais des objets patrimoniaux. Et l’inventaire lui donne raison. Les recherches menées par la suite permettent d’éta­blir que ces échantillons proviennent du gisement historique de Saint-Symphorien-en-Marmagne, en Saône-et-Loire, et qu’ils ont été donnés au muséum en 1910 par Hippolyte Marlot 2, direc­teur des mines d’uranite de Toulon-sur-Arroux et figure associée aux débuts de l’histoire nucléaire française. Ces blocs d’autunite présentent donc un intérêt patrimonial certain. Ils ont depuis été mesurés, reconditionnés, mis à l’écart et signalés de manière adaptée.

 

Ce cas résume à lui seul l’un des messages forts du chantier, le risque ne doit pas précipiter l’élimina­tion, mais déclencher l’enquête.

La même logique vaut pour d’autres ensembles. Anne-Laure Boukef mentionne par exemple le tes­tament de Léon Légué, dont le muséum conserve l’herbier. Le document précise explicitement que les plantes sont « empoisonnées ». L’information n’est pas surprenante pour un herbier ancien, mais sa présence dans un document testamentaire est précieuse. Elle atteste que la toxicité faisait par­tie de l’histoire matérielle connue de la collec­tion. Elle rappelle aussi que le danger n’est pas seulement détecté par l’analyse contemporaine, il peut être inscrit dans les archives, les dons, les correspondances ou les documents juridiques qui accompagnent les Le chantier a révélé la valeur scientifique, historique et patrimoniale de col­lections longtemps sous-estimées du Muséum de Blois : fossiles, coquillages du XIXe siècle liés à Paul de Vibraye, coléoptères devenus rares localement, pièces issues des fouilles d’Arcy-sur-Cure ou encore collections associées à Henriette et Georges Lecointre. Ces ensembles documentent à la fois l’histoire de la biodiversité régionale, l’évolution des milieux naturels, les débuts de la recherche préhistorique et les réseaux familiaux et scien­tifiques locaux. Plus qu’une accumulation d’ob­jets, ils forment une véritable capsule temporelle, témoignant de ce qu’était un muséum d’histoire naturelle entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe siècle. Le chantier ne se borne pas à dompter ces collections suspectes. Il leur rend peu à peu une voix. Ce qui n’était d’abord qu’un amas chargé de menaces et de doutes, devient un fonds lisible, classé, reconnu, promis à quelque valeur nouvelle. Il les arrache à l’oubli, leur restitue une place, et, avec elle, la possibilité d’un avenir.

 

FAIRE SORTIR DE L’OMBRE

 

Pour Anne-Laure Boukef, le chantier ne doit pas seulement aboutir à des collections mieux condi­tionnées et sécurisées, il doit aussi permettre de rendre accessible la connaissance produite, non pas nécessairement en les exposant, mais en dif­fusant les informations. La mise en ligne est le prolongement naturel du chantier. Elle insiste sur cette prochaine étape : « Une fois le premier travail de chantier réalisé, il faudra reprendre les notices, compléter les informations, relire les étiquettes, affiner les provenances, sélectionner les données publiables et construire les conditions d’une diffusion en ligne. » On est loin de la simple opération de communica­tion ; cela suppose un véritable travail scientifique et documentaire, prolongeant l’inventaire engagé par l’équipe d’HBconservation. Cet objectif répond aussi à une question de légitimité. Les collec­tions redeviennent des ressources accessibles aux chercheurs, aux professionnels, aux enseignants, aux médiateurs et, plus largement, aux publics intéressés.

 

La mise en ligne permet enfin de concilier valo­risation et prudence. Certaines pièces ne pour­ront pas être manipulées librement, prêtées ou exposées sans précautions particulières. Mais leur documentation, elle, peut circuler. La valorisation numérique n’est donc pas un supplément au chan­tier, elle en est l’un des aboutissements. Après avoir identifié et sécurisé les collections, il s’agit de par­tager ce qui a été appris, de restituer au patrimoine sa fonction première, produire et transmettre de la connaissance.

 

L’APRÈS-CHANTIER : LA STRATÉGIE DE RÉSERVE

Crédit : Sébastien Bocos. Filmage sur palette des bacs d’échantillons traités sur la chaîne de travail. Le filmage obéit à un principe logistique de cohérence de l’ensemble de la palette afin notamment d’éviter tout déversement. Dans un environnement précaire, il maintient également l’intégrité des collections.

 

Le chantier des collections constitue une phase de remise en gestion. Un indispensable pour reprendre la main sur des ensembles longtemps conservés. Mais cette stabilisation n’est qu’un préalable. La fin du reconditionnement marquera ainsi moins l’achèvement du travail que l’ouverture d’une autre séquence. Une fois les lots mis en sécurité, il reste encore à mener le récolement.

 

Cette étape documentaire est aussi la condition d’une mise en ligne sélective. Faire sortir les col­lections de l’ombre ne signifie pas nécessairement tout montrer, ni tout rendre accessible de la même manière. Certaines pièces pourront être valorisées pour leur intérêt scientifique, leur ancrage local ou leur lien avec l’histoire du muséum. D’autres devront rester consultables sous conditions, en rai­son de leur toxicité, de leur fragilité ou de leur statut documentaire incomplet. La mise en ligne devient alors un outil non seulement de visibilité, mais aussi de hiérarchisation : elle permet d’indiquer ce qui est connu, ce qui reste à étudier et ce qui nécessite des précautions particulières. Le chantier ouvre des perspectives de valorisation. Les collections docu­mentent aussi l’histoire de ses donateurs, de ses réseaux savants, des choix de collecte.

 

Mais cette remise en gestion suppose aussi de penser l’avenir matériel des fonds. Le reconditionnement ne peut pas compenser durablement les limites d’un espace de conservation inadapté. Pour Anne- Laure Boukef, l’horizon idéal et souhaitable reste celui d’une réserve véritablement adaptée, permet­tant d’associer accessibilité, conservation et sécu­rité. Une telle réserve devrait intégrer les exigences mises en évidence par le chantier : renouvellement d’air, signalétique claire, pictogrammes adap­tés, zonage des collections selon les risques, accès contrôlé, espaces de travail séparés, protocoles de manipulation et équipements disponibles.

 

La toxicité ne s’évanouit pas à la fin du chantier. Elle demeure là, attachée aux objets. Une pièce radioactive reste radioactive ; une taxidermie traitée demeure contaminée ; un objet pulvérulent continue à produire des poussières ; certains conditionne­ments devront être surveillés. La réussite du chan­tier tient donc à sa capacité à préparer une gestion durable des risques.

 

L’enjeu, à terme, est de passer d’une situation subie à une situation maîtrisée. Ainsi, le chan­tier de Blois ne clôt pas l’histoire des collections toxiques du muséum. Sous la rigueur du traite­ment, les périls sont désignés et la valeur peut être soutenue. La toxicité devient une donnée claire que l’on sait désormais compter parmi les nécessités de la conservation, les exigences de la recherche, les ambitions de la valorisation.

LA REDACTION

 
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